La defense de L'Europe par l'ambassadeur Jean Beliard (1992)

Au début de son exposé l’Ambassadeur rappelle les changements intervenus dans le monde en cette fin de siècle, du fait en particulier de la victoire décisive de l’Alliance Occidentale sur l’Empire communiste soviétique.

Désormais nos ennemis devenus nos adversaires puis nos amis, du moins le disent-ils, souhaitent devenir comme nous.

Il souligne ensuite que l’Europe a souffert au cours des siècles d’un excès de puissance. Ses composants se déchiraient en vue de la dominer. Dorénavant c’est le contraire. L’Europe rêve d’un système de paix démocratique, doté de pérennité, comme celui dont elle bénéficie depuis 1945 — à l’Occident du moins.

La C.E.E. a été bâtie sans prévoir l’ascension d’une puissance dominante. Or ce peut être un jour l’Allemagne!

Les sociétés en général ont besoin de puissance et les peuples ont-ils vraiment perdu l’habitude de le souhaiter ? Pour longtemps l’Europe ne sait pas très bien où elle va et, faute de but précis, il lui est difficile de construire une stratégie.

Il se trouve que l’Europe et les pays qu’elle a influencés, sinon engendrés : Etats-Unis, Canada, en majorité blancs et chrétiens, vont cesser d’être le centre de toute la politique mondiale. Par ailleurs il faut toujours tenir compte du fait nucléaire.

Depuis 1945 notre planète se divisait en deux zones celle où la guerre était possible et celle des puissances nucléaires où elle ne l’était plus.

Désormais elle va se diviser en zones nucléaires Nord-sud, le Sud pouvant utiliser la bombe atomique comme arme de terreur. La dialectique nucléaire — et singulière ment la nôtre, la française, celle du faible au fort, va être retournée contre nous.

Il ne s’agit pas seulement de détruire les armes nucléaires des adversaires potentiels — terroristes ou déments — mais éventuellement de pouvoir les acheter.

Enfin, les armées des pays pacifiques raisonnables démocratiques ne vont plus seulement être consacrées à la défense, mais de plus au maintien de la paix, à l’aide humanitaire, aux secours apportés lors des catastrophes naturelles.

IMPORTANCE FONDAMENTALE DU RENSEIGNEMENT

Il n’y aura pas de défense européenne sans un effort considérable pour doter la France et la Communauté d’un système valable d’acquisition des renseignements militaires, politiques et industriels.

La nécessité accrue du Renseignement est largement prouvée par l’expérience récente de la Guerre du Golfe et du conflit Est-Ouest. C’est ainsi que d’une part les alliés du Golfe, grâce pour 95 % aux moyens techniques américains — satellites, Awacs, etc. savaient tout sur les mouvements de préparation irakiens et que, d’autre part, ils étaient beaucoup moins bien renseignés sur le nombre de Scuds et les préparatifs atomiques de l’adversaire.

D’où la nécessité pour une défense européenne de satellites d’observation, de Spots et d’Hélios en nombre suffisant, et d’une stricte coordination entre alliés européens au sujet des exportations d’armes et de technologie à destination de « pays suspects ». C’est dire que presque tout est à faire.

Concernant le conflit Est-Ouest, les Alliés avaient sous-estimé de plus de 25 % le chiffre des armes; ils n’avaient pas pris en compte les plans d’attaque les plus audacieux. En revanche ils avaient nettement surestimé les données économiques soviétiques (degré de pagaille et d’inefficacité) tout en tenant compte correctement des qualités soviétiques pour l’espace, la physique, la construction aéronautique et navale.

De plus nous savons désormais, grâce aux documents récupérés en Allemagne de l’Est, etc... que les services de l’Est en savaient beaucoup plus sur nous que nous le pensions.

De nombreux réseaux soviétiques sont toujours en place. Il en résulte qu’il ne s’agit pas de baisser la garde et en ce qui concerne l’Europe d’améliorer notre système de renseignement et de contre-espionnage, voire de contre-terrorisme. N’oublions pas que les Etats-Unis dépensent chaque année pour le Renseignement les trois quarts du budget français de Défense.

LA DEFENSE DE L’EUROPE

La première question qui vient à l’esprit est celle de l’autorité qui devrait coiffer cette défense; la deuxième, celle de la définition de l’entité Europe; la troisième enfin, celle de l’adversaire potentiel. Le cœur du problème est: Qui commande ? Qui défend quoi ? Contre qui ?

A) Les risques Or il subsiste des risques, qu’il s’agisse de l’Est ou du Sud. A l’Est, l’Ambassadeur évoque la panique des Occidentaux pendant les trente-six heures du putsch de Moscou, le 19 août 1991.

Le seul rempart dont on disposait à ce moment-là était celui de l’OTAN. Qui peut prédire ce qui se passera au sein de l’ex-Union Soviétique ?

Les deux seules certitudes sont l’imprévisibilité d’une part, et de l’autre la possession par les ex-républiques — dans la stricte observance des accords de Vienne — de 6.000 avions de combat, 13.000 chars (c’est-à-dire beaucoup plus que n’en possèdent les forces armées européennes de l’OTAN), sans parler de quelque 25.000 têtes nucléaires dont on peut espérer qu’elles ne seront plus que la moitié dans quelques années.

L’Occident doit rester sur ses gardes en conservant des forces armées dissuasives. Au Sud, la Guerre du Golfe a engendré de réminiscences de 1939.

Deux enseignements sont à en tirer : 1. Seuls les Etats-Unis étaient à même de résoudre le problème. 2. La dissuasion n’a servi de rien. La guerre a eu lieu.

En conséquence il faut être prêt à se défendre; l’imprévisible étant la règle et le temps ne sera pas toujours là du côté des démocraties comme il l’a été dans ce cas.

B) Interrogations 1) Combien de dictateurs irrationnels qui haïssent l’Occident et peuvent posséder l’armement nucléaire ? 2) Régions du globe que l’Europe devrait absolument pouvoir protéger pour garantir son approvisionnement en pétrole, la liberté des mers, etc.? 3) Contre quels terroristes ou groupes de terroristes faut-il prévoir des mesures de défense nucléaire ?

Il y a donc risques et nécessité de défense. Jusqu’à présent deux solutions ont réussi, sauf dans le cas de Saddam : l’OTAN et le Nucléaire.

C) La Défense La nécessité d’une défense ne fait pas l’ombre d’un doute, mais, s’interroge l’Ambassadeur, doit-elle être européenne? Peut-elle être européenne? L’Ambassadeur envisage alors les diverses hypothèses : péril venant de l’Est ou d’un forcené du Sud, voire celui de ce forcené s’appuyant sur des forcenés indisciplinés de l’Est. Vis-à-vis de l’Est la dissuasion s’imposera.

Toutefois dans le passé ce sont les forces nucléaires américaines qui ont dissuadé le Kremlin. Qu’en sera-t-il de la dissuasion purement européenne ? Et pendant que nous suspendons nos essais nucléaires, la Chine vient de faire exploser un mégatonne le 15 mai dernier ! Quant aux menaces venues du Sud telles que la folie nucléaire d’un dictateur aux abois ou des troubles du genre Liberia, Zaïre ou Tchad, l’Europe (à 9 ou à 12) devrait être à même d’engager des forces d’action rapide avec un soutien logistique aérien très important.

Or en dehors du corps franco-allemand — en création — il n’existe aucune autre force disponible ni le moindre état-major intégré relevant d’un centre de décision européen. Peut-on parier à terme, c’est-à-dire une décennie ou plus, sur l’existence d’un exécutif européen capable de répondre en quelques heures à une menace affectant la Communauté ? Ou devons-nous faire confiance d’ici là à la seule organisation défensive ayant largement fait ses preuves jusque-là, c’est-à-dire l’OTAN. Tel est le dilemme qui se pose à nous.

EVOLUTION DE L’ALLIANCE

L’Ambassadeur constate que deux disputes franco- atlantiques ont disparu: 1) Avec la disparition du « Rideau de Fer » la stratégie dite de la « réponse graduée » prônée par l’OTAN depuis 1967 a évolué. Le communiqué de Rome (décembre 1991) a consacré la création de forces multinationales stationnées en profondeur sur le territoire allemand. 2) D’autre part, la France, après une initiative malheureuse, a accepté à nouveau le stationnement des forces françaises en Allemagne et peut-être celui des forces allemandes en France.

Enfin il ne faut pas oublier que pour les nouveaux pays de l’Europe Centrale, voire pour la Russie d’Eltsine, l’OTAN demeure la Référence. Malheureusement il faut constater que notre pays s’efforce de limiter l’importance et l’influence de l’OTAN.

LA DEFENSE DE L’OTAN

Cette curieuse attitude de la France dont pourtant le Président a déclaré publiquement à trois reprises qu’il voulait une présence américaine, s’explique, selon l’Ambassadeur par le tissu de contradictions dans lequel nous sommes pris.

Ces contradictions nous valent d’acerbes critiques de la part de tous nos alliés. Ces contradictions sont entre autre : — Notre gouvernement défend, à juste titre, le traité de Maastricht mais en même temps invoque à son propos la nécessité d’arrimer l’Allemagne à l’Europe, ne pas la laisser libre de retomber dans ses démons, soit vers l’Est, soit dans le monde entier.

Si ces craintes sont fondées — ce que l’Ambassadeur ne croit pas, pourquoi vouloir éloigner les Etats-Unis, seule garantie contre les « desseins allemands » ? — En même temps on crée un Corps de bataille franco-allemand d’au moins deux divisions, doté de moyens modernes. Cela permettra à une force allemande de se battre le cas échéant au-delà de ses frontières, ce qui lui est actuellement interdit par sa Constitution.

Or, le 13 mai dernier, le Ministre de la Défense allemand a déclaré qu’il faudra au moins dix ans pour y parvenir (et non une année comme l’a écrit le Chancelier Kohl). — Nous donnons l’impression de considérer les forces américaines comme pouvant être menaçantes et les forces allemandes comme bienfaisantes.

En fait il n’y a plus aucun danger allemand, mais quand y a-t-il eu danger militaire américain ? Faut-il évoquer 1917, 1941 ou 1944 ou tout ce que nous devons aux forces aériennes américaines, à leurs renseignements chaque fois que nous avons lancé une opération depuis les années 60 ?

Le Vietnam a été une exception; mais la pression des Américains sur nous a été politique et non militaire. — On prétend à Paris que le corps franco-allemand constitue l’amorce du bras séculier européen, sous l’égide de l’U.E.O., mais l’arrivée au sein de la Communauté des Etats neutres Suisse, Autriche, ne va pas faciliter la création d’une armée européenne.

Combien d’années faudra-t-il attendre la naissance au sein de ces nations d’un nouvel état d’esprit ? — Et même en supposant que cette armée voit le jour, avec quels moyens pourrait-elle agir outre-mer ? En attendant, a-t-on prévu pour le futur Corps une standardisation des armements ?

L’Ambassadeur détaille tous les échecs déjà essuyés en la matière. Enfin il évoque une hypothèse émise dans la revue The Economist selon laquelle l’Allemagne aurait accepté la création du Corps franco-allemand en vue de hâter le départ des Américains d’Europe, de dégoûter l’opinion américaine de l’OTAN et de laisser à la R.F.A. plus de liberté dans sa politique à l’Est.

En conclusion l’Ambassadeur constate que le monde a changé et que, la dissuasion aidant, nous avons eu le loisir de faire de la politique et de rapprocher la France de l’Allemagne à un degré inespéré.

Désormais il faut obtenir une cohérence entre les organismes qui s’occupent de défense en Europe.

La France doit se rapprocher de l’Allemagne, même si elle ne veut pas intégrer ses forces. Elle devrait entrer au Comité de Planification de l’OTAN, au Comité d’Etat-major et au comité des Plans Nucléaires, organismes qui travaillent sur les idées de Maastricht. Sinon nous serons au service d’une politique à l’élaboration de laquelle nous n’aurons pas volontairement participé.

D’autre part il faut s’attendre à ce qu’après la création de l’Eurocorps, les Allemands nous demandent qui en assurera la protection nucléaire. Dans quelle mesure les armes atomiques françaises sont-elles disponibles pour assurer la sécurité de l’Europe ? A cet égard il est invraisemblable que les Allemands ne demandent pas l’égalité des droits. Il suffit de lire la presse allemande pour mesurer combien cet appel est sous-jacent, brûlant, et combien il nous sera difficile de le contester.

Auteur(s)
Jean Beliard
Bulletin Numéro
154
Date de publication
1992
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